Maigret fait du vélo (*)
| Le moyen de locomotion préféré de Maigret, on le sait, est la marche à pied, particulièrement quand il arpente les rues de Paris... Lorsqu'il est contraint à de plus longs déplacements, ou qu'il est pressé par le temps, c'est en général en taxi qu'il se déplace, parfois en autobus. Il évite autant qu'il peut le métro, qu'il n'aime pas, car il s'y sent trop confiné. S'il se rend hors Paris, il se déplace en train, plus rarement en avion ou en bateau. |
| Mais savez-vous qu'il lui est aussi arrivé de circuler à vélo ? En réalité, le fait est plutôt rare, mais suffisamment insolite pour qu'on le relève... |
| En fait, on ne voit Maigret sur un vélo que dans le début du corpus, et ses "acrobaties cyclistes" sont réservées aux romans des cycles Fayard et Gallimard, quand l'auteur nous décrit son personnage dans des attitudes beaucoup moins posées et sereines qu'elles ne le seront dans la période Presses de la Cité. Même si la chronologie interne du personnage fait qu'on trouve des enquêtes contemporaines entre les périodes Fayard/Gallimard et Presses de la Cité, autrement dit que dans la première, Maigret a plus ou moins 45 ans, et dans la seconde, son âge oscille, pour la plupart des romans, entre ces mêmes 45 ans et le début de la soixantaine, il n'empêche que la façon dont le commissaire est décrit au même âge est assez différente entre les deux périodes: paradoxalement, même s'il est décrit beaucoup plus "pachydermiquement" aux temps Fayard/Gallimard, c'est aussi dans ces deux périodes qu'il arrive à Maigret d'avoir des attitudes beaucoup plus "athlétiques": par exemple, tomber de tout son poids sur un adversaire qui le menace d'un revolver (Radek dans La tête d'un homme), ou sauter d'un train en marche (Le fou de Bergerac). Dans la période Presses de la Cité, Maigret mêne des enquêtes de façon beaucoup plus rentrée et feutrée, et sa masse corporelle devient, si l'on peut dire, une pesanteur plus mentale que physique... |
| Ceci expliquant peut-être cela, c'est sans doute la raison pour laquelle on ne verra plus Maigret juché sur un vélo dans la période Presses de la Cité, à une exception près: c'est en effet dans Les mémoires de Maigret que le commissaire, revenant sur les débuts de sa carrière, nous narre qu'il a commencé ses activités de policier vêtu d'un uniforme et à bicyclette: |
| "Comme j'avais de longues jambes et que j'étais très maigre, très rapide, si étrange que cela puisse paraître aujourd'hui, on m'a donné un vélo et, pour m'apprendre à connaître un Paris où je me perdais sans cesse, on m'a chargé de délivrer les plis dans les différents bureaux officiels. [...] Pendant des mois, juché sur ma bicyclette, je me suis faufilé entre les fiacres et les omnibus à impériale, encore traînés par des chevaux, qui, surtout quand ils dévalaient de Montmartre, me faisaient une peur épouvantable." |
| Mais ce temps ne va pas durer, et on va bientôt retirer son vélo et son uniforme au jeune Maigret, lorsqu'il est nommé au poste de secrétaire d'un commissariat de quartier. |
| C'est donc bien plus tard, lorsqu'il est déjà un commissaire chevronné, que Maigret aura l'occasion de monter de nouveau à vélo, à de rares occasions, et souvent poussé par les circonstances: on peut imaginer que le souvenir de ses débuts en uniforme n'a pas forcément donné l'envie au commissaire de poursuivre dans les exploits cyclistes... |
| En réalité, il n'y a que dans 5 romans que l'on va voir Maigret utiliser un vélo, parce qu'à un moment donné de l'enquête, ce moyen de locomotion va s'avérer le plus commode, ou le plus rapidement "sous la main"... |
| Ainsi, le premier roman où on découvre Maigret en train de faire du vélo, c'est Monsieur Gallet, décédé: le commissaire emprunte un vélo qui se trouve devant l'auberge de M. Tardivon, pour aller avertir le docteur de l'accident arrivé à Moers: "Maigret enfourcha la bicyclette trop petite pour lui, fit gémir les ressorts de la selle." Ensuite, il garde le vélo pour aller interroger Eléonore Boursang, qui passe son après-midi à lire sur une colline: "A mi-côte, Maigret dut descendre de machine et pousser son vélo." Puis il redescend la coline pour se diriger vers le bureau de poste, d'où il envoie un télégramme à Paris. Utile, donc, cette bicyclette qui permet de circuler plus rapidement d'un coin à l'autre du pays... |
| C'est le même emploi qu'on va retrouver dans Le charretier de la Providence, où Maigret loue un vélo pour pouvoir faire des va-et-vient le long du canal où se traînent les péniches: c'est ainsi qu'il fait une première fois la route de Dizy à Saint-Martin (32 km !), sous la pluie, pour aller interroger le charretier: "De temps en temps, Maigret devait descendre de machine pour dépasser les chevaux d'une péniche qui, accouplés, prenaient la largeur du chemin". Puis il revient à Dizy par le même moyen: "A peine le commissaire, peinant sur sa bicyclette, se rapprochait-il de Dizy, que le temps se remettait au gris." Plus tard, il retourne à Aigny, d'abord pour interroger Wladimir à propos du béret, puis il continue sa route jusqu'à Vitry (68 km, cette fois !) pour interroger encore le charretier, le rythme des coups de pédale scandant ses réflexions: "Le commissaire se remit en selle, la tête lourde d'hypothèses confuses. Il y avait du gravier sur le chemin de halage et les pneus le faisaient crisser, envoyaient de petits cailloux des deux côtés des roues.[...] Tout en roulant dans le décor monotone du canal et en appuyant avec de plus en plus de peine sur les pédales, Maigret ébauchait des raisonnements [...] Le commissaire remontait toujours plus lourdement sur sa machine, reprenait obstinément, dans la solitude d'un bief, un des fils de son raisonnement. [...] Maigret commençait à adopter le mouvement de droite à gauche et de gauche à droite du cycliste fatigué. Il pensait sans penser. Il mettait bout à bout des idées qu'il n'était pas encore possible de rassembler en un faisceau solide." |
| (*) c'est aussi le titre du chapitre 2 de Les caves du Majestic |