Maigret... à juste titre...

1. Introduction

Je vais m'intéresser dans cette analyse à la traduction des titres des romans du corpus Maigret, dans toutes les langues que nous avons recensées à ce jour, en me concentrant sur deux questions essentielles:
* le titre du roman traduit est-il conservé dans sa forme et dans son sens ?
* si le titre est différent, quelle configuration prend cette différence ?
L'analyse se fera toujours sur deux pans: l'un portera sur les romans de la période Fayard et de la période Gallimard, et l'autre sera consacré aux romans de la période Presses de la Cité. La raison de cette répartition est due au fait que les titres des romans de chacune de ces périodes ne sont pas construits de la même façon: en effet, les titres Fayard et Gallimard ne comportent pas (à une exception près) le nom de Maigret, tandis que ce nom est la base sur laquelle sont bâtis les titres Presses de la Cité.
Enfin, l'analyse sera aussi faite par rapport aux langues de traduction, en se focalisant sur la question suivante: quelle langue privilégie quel aspect de traduction des titres des romans ?

J'ai donc travaillé sur 2042 traductions de titres répertoriées, dans 51 langues. J'ai réparti ces titres dans deux catégories: la première est celle des titres où la traduction est littérale, soit complètement mot à mot, soit comportant l'essentiel des mots du titre original; la seconde est une traduction dite "autre", c'est-à-dire où les mots et le sens sont différents du texte original.
La première constatation est que, pour l'ensemble du corpus des romans, la traduction des titres est principalement et largement littérale: en effet, seuls 24% des 2042 titres traduits recensés prennent une forme différente du titre original. On notera que pour la période Fayard, la proportion des titres "autres" montent à 29%, pour la période Gallimard elle est de 38%, et pour la période Presses de la Cité, elle n'est que de 20%.
 
2. Traduction littérale

Comme dit plus haut, la traduction littérale est la plus fréquente. Elle peut être une traduction mot à mot, autrement dit où on retrouve chaque mot du titre original dans le titre traduit, ou une traduction où apparaît au moins une partie des mots du titre original, ou, beaucoup plus rarement, une traduction mot à mot où l'on a ajouté un mot à ceux du titre original. Pour l'analyse, j'ai regroupé dans la même catégorie les titres traduits complètement mot à mot ainsi que ceux où on a ajouté un mot, la fréquence de ces derniers étant très basse.

a) Si l'on regarde les romans des périodes Fayard et Gallimard, on voit que les titres sont, dans la plupart des cas, conservés mot à mot dans la traduction, mais on trouve aussi relativement souvent une traduction où le nom de Maigret est intégré dans le titre, ce qui semble logique, les parutions étrangères devant faire comprendre au lecteur qu'il s'agit d'un roman où apparaît le commissaire.
En moyenne, 67% des traductions littérales sont des traductions mot à mot (y compris les traductions où est rajouté le nom de Maigret) pour la période Fayard, et 69% pour la période Gallimard. Cependant, les différences sont assez importantes entre les romans: ainsi,
Le chien jaune connaît 100% de traductions mot à mot, tandis que Le pendu de Saint-Pholien n'en connaît que 50% et Chez les Flamands 26%.

Pour ce qui est du cas particulier du dernier titre de la période Fayard, Maigret, on peut dire qu'il y a autant de traductions littérales (autrement dit avec simple reprise du même mot, sans ajout), que de traductions autres (avec ajout d'un mot nouveau).
Pour expliquer ces différences entre les romans, il est judicieux d'examiner les cas où les titres ne conservent qu'une partie des mots, et de mettre en regard ce choix de traduction avec la forme du titre original. Ainsi, on peut regrouper les titres des périodes Fayard et Gallimard en trois catégories:
1° le titre se réfère à un personnage, et il peut être composé de deux noms (
Pietr le Letton, L'inspecteur cadavre, La tête d'un homme), d'un nom + un adjectif (M. Gallet décédé, Le chien jaune, L'ombre chinoise, Signé Picpus), ou d'un nom accompagné d'une locution (Chez les Flamands, Cécile est morte, Félicie est là)
2° le titre se réfère à un personnage, complété par un nom de lieu:
Le pendu de Saint-Pholien, Le charretier de la Providence, Au rendez-vous des Terre-Neuvas, La danseuse du Gai-Moulin, Le fou de Bergerac, La maison du juge
3° le titre évoque un lieu, éventuellement complété par un autre élément:
La nuit du carrefour, Un crime en Hollande, La guinguette à deux sous, Le port des brumes, L'affaire Saint-Fiacre, Liberty Bar, L'écluse no 1, Les caves du Majestic.
Donc, pour les traductions où une partie des mots est conservée, on a plusieurs cas de figure:
1° lorsque le titre original se réfère à un personnage:
- soit on conserve le nom le plus évocateur (ainsi,
Pietr le Letton:devient Maigret e il Lettone en italien, Maigret e o Letao en portugais; Signé Picpus: devient Maigret en het geval Picpus en néerlandais, Maigret contra Picpus en allemand; Félicie est là devient Maigret en Félicie en néerlandais; L'ombre chinoise devient Uma sombra na janela en portugais, Skyggen på vinduet en danois, The Shadow in the Courtyard en anglais)
- soit on choisit un des deux noms selon l'idée qu'on veut garder: pour
La tête d'un homme, soit on garde le mot "tête" (exemples: Una testa in gioco en italien, Çmimi i kokës ("le prix de la tête") en albanais), soit on garde le mot "homme", ou on le remplace par l'adjectif correspondant "humain" (par exemple, La Pell d'un home en catalan, Del zmogaus gyvybes ("des vies humaines") en lituanien)
- soit on garde les deux noms: pour
Le chien jaune, comme dit plus haut, le titre est repris mot à mot dans les traductions, quelle que soit la langue; à noter que ce roman est aussi celui qui a connu le plus grand nombre de traductions dans le plus grand nombre de langues; le côté "accrocheur" du titre original est sans doute si fort que les traducteurs ne voient pas la nécessité de le changer (exemples: Kollane koer en estonien, Žlutý pes en tchèque, Den gula hunden en suédois, et tant d'autres...)
- soit le nom est transformé parce que le titre original est difficilement traduisible mot à mot: ainsi pour
Chez les Flamands, on peut trouver des traductions qui comprennent les mots "maison flamande" ou "maison des Flamands" (exemples: Maigret nella casa dei Fiamminghi en italien, Flamanlarin Evinde en turc), ou les mots "Maigret et les Flamands" ou "Maigret en Flandres" (exemples: Maigret e os flamengos en portugais, Komisar Maigret ve Flandrech en tchèque)
- soit la traduction est construite sur un autre principe: on reprend l'idée contenue dans les mots du titre original, et on échange leur ordre, tout en conservant le sens: c'est ce que j'appelle un cas d'"inversion", que nous retrouverons assez fréquemment dans les romans de la période Presses de la Cité; (exemples:
M. Gallet décédé devient The Death of Monsieur Gallet en anglais, La muerte del senor Gallet en espagnol; Cécile est morte devient Maigret e a morte de Cecilia en portugais)
2° lorsque le titre se réfère à un personnage, complété par un nom de lieu:
- le choix le plus fréquent est la conservation du nom du personnage (exemples:
Le pendu de Saint-Pholien devient: El ahorcado de la iglesia en espagnol, Maigret og den hengte i Liège en norvégien; La danseuse du Gai-Moulin devient Maigret en het danseresje en néerlandais, Megre un kabare dejotaja ("Maigret et la danseuse de cabaret") en letton; Le fou de Bergerac devient Maigret und der Verrückte en allemand, Komisaras Megre ir pamišele en lituanien)
- l'autre choix est la conservation du nom du lieu (exemples:
Le charretier de la Providence devient Maigret e o crime da Providencia en portugais; Le fou de Bergerac devient Prázdniny v Bergeracu ("vacances à Bergerac") en tchèque)
3° lorsque le titre évoque un lieu, éventuellement complété par un autre élément:
- on conserve en général l'élément le plus parlant: ainsi, pour La nuit du carrefour, on conserve le mot "carrefour", accompagné de divers mots qui modifient et/ou complètent le sens (exemples: Il crocevia delle tre vedove ("le carrefour des trois veuves") en italien, Maigret og mordet ved vejkrydset ("Maigret et le crime au carrefour") en danois, Maigret ja tienristeyksen valot ("Maigret et les lumières du carrefour") en finnois; pour Un crime en Hollande, on conserve le mot "Hollande" (exemples: Maigret in Olanda en italien, Maigret i Holland en norvégien); pour La guinguette à deux sous, on conserve le mot "guinguette" ou son équivalent (exemples: Maigret and the Tavern by the Seine en anglais, Hospudka na brehu Seiny en tchèque); pour L'affaire Saint-Fiacre: c'est évidemment le mot "Saint-Fiacre" qui est conservé (exemple: Zlocin v Saint-Fiacru ("meurtre à Saint-Fiacre") en slovène); pour Les caves du Majestic, les traductions conservent essentiellement le mot "Majestic", accompagné du mot "hôtel" (exemple: Maigret på hotell Majestic en suédois); pour Le port des brumes: une seule traduction conserve le mot "port" (Cinayetler limani ("meurtre sur le port") en turc), les autres conservent le mot "brumes" ou son équivalent "brouillard" (exemples: Maigret in de mist en néerlandais, Et skudd i skodden ("un coup de feu dans le brouillard") en norvégien).
En résumé, on pourra dire que pour les traductions littérales où est conservée une partie des mots, le choix du mot conservé est surtout fonction du sens: on garde le mot le plus important au niveau du contenu; ainsi, le nom du personnage plutôt que du lieu lorsque les deux sont présents (voir les exemples pour La danseuse du Gai-Moulin ou Le pendu de Saint-Pholien), ou le nom du personnage plutôt que l'adjectif l'accompagnant (voir Signé Picpus), sauf si l'association des deux mots donnent une idée que ne donnerait pas le nom seul (voir Le chien jaune). Dans le cas des titres évoquant des lieux, c'est le terme le plus évocateur qui est gardé (ainsi "Majestic" plutôt que "caves" pour Les caves du Majestic, ou "brumes" plutôt que "port" pour Le port des brumes).

suite de l'analyse: