La
pipe que Maigret alluma sur son seuil,
boulevard Richard-Lenoir, était déjà plus savoureuse que les
autres matins. Le premier brouillard était une surprise aussi plaisante que la
première neige pour les enfants, surtout que ce n'était pas ce
méchant brouillard jaunâtre de certains
jours d'hiver, mais une vapeur laiteuse dans laquelle
erraient des halos de lumière. Il faisait frais. Le bout des
doigts, le bout du nez picotaient et
les semelles claquaient sur le pavé.
Les
mains dans les poches de son gros pardessus à col de
velours, célèbre au quai des Orfèvres, et qui sentait encore
un peu la naphtaline, le chapeau melon bien enfoncé
sur le crâne, Maigret s'achemina à pied vers la Police
judiciaire, sans se presser, amusé quand, soudain, quelque gamine jaillissait
en courant du brouillard et se heurtait à sa masse sombre.
La
présence de Maigret au Majestic avait
fatalement quelque chose d'hostile. Il formait
en quelque sorte un bloc que l'atmosphère
se refusait à assimiler.
Non pas
qu'il ressemblât aux policiers que la caricature a popularisés.
Il ne portait ni moustaches, ni souliers
à fortes semelles. Ses vêtements étaient de laine assez fine,
de bonne coupe. Enfin, il se rasait chaque matin et ses mains
étaient soignées.
Mais la
charpente était plébéienne. Il était énorme et osseux. Des muscles
durs se
dessinaient sous le veston, déformaient vite ses pantalons les
plus neufs.
Il
avait surtout une façon bien à lui de se camper quelque part
qui n'était pas sans avoir déplu à maints de ses collègues
eux-mêmes.
La première enquête de Maigret
Une
balustrade noire
partageait la pièce en deux. Du côté réservé au public, il n'y
avait qu'un banc sans dossier, peint en noir lui aussi, contre le
mur blanchi à la chaux et couvert d'affiches administratives. De l'autre
côté, il y avait des pupitres, des encriers, des casiers
remplis de registres énormes, noirs
encore, de sorte que tout était noir et blanc. Il y avait
surtout, debout sur une plaque de tôle, un poêle en fonte
comme on n'en voit plus aujourd'hui que dans des gares de petites
villes, avec son tuyau qui montait d'abord vers le plafond, puis
se coudait, traversant tout l'espace avant d'aller se perdre dans
le mur.
L'agent
au visage poupin, qui avait
déboutonné son uniforme et qui essayait de dormir, s'appelait Lecoeur.
L'horloge
encerclée de noir marquait une heure vingt-cinq. De temps en
temps, le seul bec de gaz allumé crachotait. De temps en
temps aussi, le poêle, sans raison apparente, se mettait à ronfler.
La
poule était au feu,
avec une belle carotte rouge, un gros oignon et un bouquet
de persil dont les queues dépassaient. Mme Maigret se pencha
pour s'assurer que le gaz, au plus bas, ne risquait pas de s'éteindre.
Puis elle ferma les fenêtres, sauf celle de la chambre à
coucher, se demanda si elle n'avait rien
oublié, jeta un coup d'oeil vers la glace et,
satisfaite, sortit de l'appartement, ferma la porte à clé et
mit la clé dans son sac.
Il
était un peu plus de dix heures du matin, d'un matin de mars. L'air
était vif, avec, sur
Paris, un soleil pétillant. En marchant
jusqu'à la place de la République, elle aurait
pu avoir un autobus qui l'aurait
conduite boulevard Barbès et elle serait arrivée place d'Anvers bien à temps
pour son rendez-vous de onze heures.
Il
était dix heures du soir. Les grilles du square étaient
fermées, la place des Vosges déserte, avec les
pistes luisantes des voitures
tracées sur l'asphalte et le chant continu des fontaines,
les arbres sans feuilles et la découpe monotone sur le ciel
des toits tous pareils.
Sous
les arcades, qui font une ceinture prodigieuse à la place,
peu de lumières. A peine trois ou quatre boutiques. Le
commissaire Maigret vit une famille qui mangeait dans l'une d'elles,
encombrée de couronnes mortuaires en perles.
Il
essayait de lire les numéros au-dessus des portes, mais à peine
avait-il dépassé la boutique aux couronnes qu'une petite personne
sortit de l'ombre.
- C'est
à vous que je viens de téléphoner ?
Il
devait y avoir longtemps qu'elle guettait. Malgré le
froid de novembre, elle n'avait
pas passé de manteau sur son tablier. Son nez
était rouge, ses yeux inquiets.
Le client le plus obstiné du monde
Paris fut favorisé, le lendemain, d'une de ces journées comme le printemps n'en réussit que trois ou quatre chaque année - quand il daigne y mettre du sien - une de ces journeés qu'il faudrait savourer sans rien faire d'autre, comme on déguste un sorbet, une vraie journée de souvenirs d'enfant. Tout était bon, léger, capiteux, d'une qualité rare: le bleu du ciel, le flou moelleux de quelques nuages, la brise qui vous caressait soudain au coin d'une rue et qui faisait frémir juste assez les marronniers pour vous forcer à lever la tête vers leurs grappes de fleurs sucrées. Un chat sur l'appui d'une fenêtre, un chien étendu sur le trottoir, un cordonnier en tablier de cuir sur son seuil, un vulgaire autobus vert et jaune qui passsait, tout était précieux ce jour-là, tout vous mettait de la gaieté dans l'âme, et c'est pour cela sans doute que Maigret garda toute sa vie un délicieux souvenir du carrefour du boulevard Saint-Germain et de la rue des Saints-Pères, c'est pourquoi aussi, plus tard, il devait lui arriver souvent de faire halte dans certain café pour y boire, à l'ombre, un verre de bière qui n'avait malheureusement plus le même goût.