La naissance de Maigret, racontée par Simenon

On l'a déjà dit, Simenon a contribué lui-même à forger la légende de la naissance de Maigret dans une barge abandonnée d'un petit port hollandais. Les raisons que l'auteur a eues de propager cette légende ont été analysées dans cet article déjà cité.
J'aimerais simplement ici vous citer les passages où Simenon, dans ses textes autobiographiques, nous parle de cette naissance, pour voir comment cette légende s'est forgée au fil du temps, au point que l'on peut se demander dans quelle mesure l'auteur s'est laissé prendre à son propre récit, tant il est vrai qu'au cours des années et des textes, le fond de la légende reste sensiblement le même...
Le premier texte autobiographique dans lequel Simenon fait une allusion à cette naissance est tiré de ces trois cahiers écrits entre 1960 et 1963, regroupés sous le titre Quand j'étais vieux:
"A Delfzijl, au bord de l'Ems, j'écrivais mon premier Maigret, puis, là ou ailleurs, entre autres à Stavoren, où j'ai passé l'hiver à bord, deux ou trois autres romans de la même série."
En 1973, Simenon dicte le premier de ses textes, qui seront regroupés par la suite sous le titre de Mes dictées: Un homme comme un autre. On y trouve la deuxième allusion à la naissance de son personnage:
" Notre tour de France avec le «Ginette» m'avais mis en goût. J'avais décidé de faire construire un vrai bateau, un cotre solide et trapu comme ceux des pêcheurs de Fécamp. J'allais en surveiller jalousement la construction. [...] Le grand jour arriva où je l'amenai à l'embouchure de la Seine pour l'amarrer à la pointe du Vert-Galant, à Paris. C'est là que le curé de Notre-Dame vint en grandes pompes le baptiser. Le bateau s'appelait l'«Ostrogoth». Je traversai la Belgique, puis la Hollande pour me trouver en Mer du Nord [...] Nous nous sommes retrouvés au retour dans le nord de la Hollande et avons décidé d'hiverner. Le port, adorable, où au lieu de portes dans les murs épais des remparts il y avait des écluses, s'appelle Delfzjil. Je m'amarrai à un endroit tranquille. Le lendemain, je me promenai en cherchant un nouveau sujet de roman et c'est là qu'est né le premier Maigret: «Pietr-le-Letton». [...] Le matin, j'allais boire un genièvre dans un petit café luisant de propreté après quoi je regagnais l'«Ostrogoth» où je m'installais dans la cabine. «Pietr-le-Letton» n'était pas un chef-d'œuvre. Il n'en a pas moins marqué dans ma vie une sorte de charnière. J'avais écrit des douzaines de romans populaires et des centaines de contes pour apprendre mon métier. Quand j'ai relu «Pietr-le-Letton», je me suis demandé si je n'avais pas accédé à une nouvelle étape et c'est ce qui s'est passé. Ce personnage de Maigret, que je n'avais que dessiné à larges traits, je m'efforçai de lui donner une vie plus personnelle. Les trois romans qui suivirent, les «Demoiselles de Concarneau» [sic!], «le Pendu de Saint-Pholien» et je ne sais plus lequel, me parurent dignes d'être publiés, non plus dans une collection populaire, mais dans ce que j'appelais à part moi une collection semi-littéraire.Je pris le train pour Paris. Je confiai les quatre romans au père Fayard, qui passait pour avoir un flair infaillible. Il me convoquait quelques jours plus tard pour me dire: "-En somme, qu'est-ce que vous avez voulu faire ? Vos romans ne sont pas de vrais romans policiers. [...] Votre commissaire n'est pas infaillible. Il n'est ni jeune ni séduisant. Quand aux victimes et aux assassins, ils ne sont, eux, ni sympathiques ni antipathiques. Enfin, cela finit toujours mal. Pas d'amour. Pas de mariage. Comment voulez-vous accrocher le public avec ça ?" Je tendis la main pour reprendre mes manuscrits. Il m'en empêcha. "-Tant pis! Nous allons perdre beaucoup d'argent mais je veux tenter l'expérience. Envoyez-moi six autres romans. Lorsque nous en aurons une provision, nous commencerons à les publier à raison de un par mois." Je suis retourné à Delfzjil où j'ai retrouvé mon bateau avec soulagement. Je m'y sentais chez moi. Et je me suis mis à écrire jour après jour ce qu'on a appelé ensuite les romans Maigret."
Toujours dans la même dictée (Un homme comme un autre), Simenon revient encore une fois sur la "légende de Delfzjil":
"J'étais arrivé à Delfzijl, à bord d'un bateau que j'avais fait construire à Fécamp, l'«Ostrogoth». C'est dans la cabine éclairée par quatre hublots que chaque matin, j'écrivais mon chapitre de roman. Un jour, le menuisier s'aperçoit que mon bateau prend l'eau et qu'il a besoin d'être recalfaté. […] j'ai continué […] à coucher à bord, bien que le bateau fût en cale sèche. Y écrire, il n'en était pas question, car les calfats frappaient la coque de coups vigoureux qui résonnaient à l'intérieur comme sous une cloche. C'est alors que j'ai découvert une vieille barge en partie engloutie. J'y ai installé, dans l'eau, une grande caisse pour servir de table de machine à écrire, une caisse plus petite pour mon derrière et deux caisses encore un peu plus petites pour mes pieds. […] Puis, un matin, je me rendis au petit café où j'avais mes habitudes […]. Je commandai un genièvre avec une goutte de sirop de citron et je le dégustai tranquillement en fumant ma pipe, puis j'en bus un autre et je ne jurerais pas que je n'en aie pas commandé un troisième. Il est vrai qu'en Hollande les verres à genièvre sont très petits. Je n'en avais pas moins la tête un peu chaude lorsque je me mis à marcher, les mains dans les poches, le long de la mer. C'est alors que des images me vinrent à l'esprit. Les rues de Paris, d'abord, que j'avais quittées depuis plus d'un an, puis la silhouette des rats de quai que j'avais rencontrés dans les ports. [...] Ils m'impressionnaient comme m'avaient impressionné ceux qui, à Paris, couchent sous les ponts. Tout cela se mélangeait dans mon esprit brumeux [...] Je restais baigné dans une nouvelle atmosphère qui m'envahissait, dans un milieu qui prenait corps autour de moi. Le matin, à six heures, je gagnai ma péniche envahie d'eau, je m'assis sur ma caisse, les pieds sur les deux autres, et je commençai à taper le premier chapitre de «Pietr-le-Letton». A onze heures, le premier chapitre était fini. Je n'avais pas de notes, pas de plan. Sur une vieille enveloppe jaune que j'avais trouvée dans un tiroir de l'Ostrogoth, je m'étais contenté d'écrire quelques noms, quelques noms de rues, c'est tout. Huit jours après, le roman était terminé, le premier de la série des Maigret. Au début, je ne connaissais rien de l'histoire qui allait se dérouler. J'avançais au jour le jour, en suivant mon personnage principal. Maigret n'était à ce moment pour moi qu'un comparse et je me contentai de le dessiner à gros traits. J'ignorais que je me servirais de lui dans presque quatre-vingts autres romans, que non seulement il serait connu dans tous les pays mais qu'on tirerait de lui des séries de radio, de films et d'émissions de télévision."
En 1974, dans la dictée Vent du Nord, vent du Sud, Simenon fait une brève allusion à Delfzjil:
"Le premier roman signé de mon nom, le premier Maigret, «Pietr-le-Letton» a été commencé après deux verres de genièvre dans un petit café de Delfzjil"
En 1976, nouvelle allusion dans la dictée Vacances obligatoires:
"Le premier Maigret, lui, qui s'intitulait «Pietr-le-Letton», a été écrit à bord de l'«Ostrogoth», un cotre de pêche que j'ai fait construire à Fécamp et qui était amarré à ce moment-là dans le port de Deéfzjil, où Maigret, qui ne se doutait pas plus que moi de sa destinée, a aujourd'hui sa statue en bronze haute de deux mètres."
En 1977, Simenon inaugure sa dictée Je suis resté un enfant de choeur, par ce même récit de la naissance de Maigret, avec quelques variations:
"J'en arrive à mon premier roman policier, écrit à Delfzjil, dans le nord de la Hollande, à bord de mon bateau l'«Ostrogoth». J'ignorais complètement qu'en l'écrivant ce roman serait suivi de beaucoup d'autres avec une partie des mêmes personnages. Même la silhouette de Maigret était rudimentaire. C'était un gros homme, qui mangeait beaucoup, buvait beaucoup, suivait patiemment les suspects et arrivait en fin de compte, comme il se doit, à découvrir la vérité. Mes principaux romans populaires étaient publiés chez Fayard, et j'envoyai le manuscrit à celui-ci. [...] Par télégramme, il m'a convoqué à Paris et j'ai vu qu'il avait mon manuscrit sur son bureau. "-Combien de temps cela vous a-t-il pris pour écrire ce livre ?" "-Une semaine." Et, avec l'air magnanime de Zeus, il me demanda de lui écrire un roman de la même veine par mois, avec, comme lien entre eux, le personnage de Maigret. Ce que je fis pendant dix-huit mois. Le succès allait grandissant, On comptait les traductions: quatre, puis six, puis dix."
Un peu plus tard, mais toujours en 1977, c'est la dictée intitulée Point-virgule: on en apprend un peu plus sur les lieux où ont été écrits les premiers Maigret:
"Lorsque j'avais présenté mes deux premiers romans Maigret au père Fayard, il m'avait dit: "-Vous allez m'en écrire dix ou douze afin que nous puissions les publier à raison d'un volume par mois." Il devait craindre que je tombe en panne sèche. Moins d'un an avant, j'étais revenu de la mer du Nord à bord de l'«Ostrogoth», où je travaillais avec acharnement, et de Hollande, où j'avais écrit mon premier Maigret, «Pietr-le-Letton» . Ne sachant plus où aller à mon retour en France, j'ai cherché un coin tranquille où je pourrais travailler d'arrache-pied. Je l'ai trouvé entre Morsang [...] et Seine-Port, au pied de l'écluse de la Citanguette, paradis des pêcheurs. J'étais amarré en pleine nature, à peu près à égale distance de chacun de ces villages, et, tantôt dans la cabine, tantôt sur le pont, je tapais des Maigret après des Maigret."
Enfin, en 1980, Simenon reprend la plume pour écrire son texte autobiographique le plus conséquent: Mémoires intimes: on y trouve, narrée une fois de plus, la légende de Delfzjil:
"Nous avons regagné Delfzjil, où j'ai découvert que mon bateau, construit en bois vert au lien d'être en bois vieux de plusieurs années comme on me l'avait promis, avait besoin d'être recalfaté. Ce qui signifiait [...] que des hommes vêtus de toile blanche allaient, pendant un temps indéterminé, enfoncer de l'étoupe entre les lames du pont et entre les bordées à grands coups de marteaux qui rendaient notre cabine si douillette pareille à une cloche [...]. D'autres bateaux, près de nous, subissaient un traitement aussi bruyant et pourtant j'aurais considéré comme une humiliation de nous installer à l'hôtel. En outre, j'avais besoin d'écrire, comme j'en avais le besoin à quinze ans et comme j'en ai encore besoin à soixante-dix-sept. [...] Je trouvai la solution en errant autour du port. Au-delà d'une écluse, je découvris un canal aux eaux mortes qui ne servait plus qu'à amener à l'intérieur du pays des troncs d'arbres qui envahissaient presque toute la largeur du canal. Une vieille barge abandonnée au bord d'un quai verdoyant planté de petites maisons roses et blanches. [...] Dans la barge à moitié pourrie où nageaient des rats, j'allais assembler de vieilles caisses, installer ma machine à écrire sur la plus haute, m'asseoir sur une un peu moins haute, et mes pieds sur de plus basses encore qui émergeaient à peine de l'eau croupie. Deux jours plus tard, je commençais un roman qui serait peut-être autre chose, et ce fut, avec «Pietr-le-Letton», la naissance d'un certain Maigret que je ne savais pas devoir me hanter tant d'années et qui allait changer ma vie du tout au tout.[...] Quant au personnage qui a fini par devenir mon ami, il existe encore, mais en bronze, plus grand que nature, à l'endroit précis où il est né voilà cinquante ans, au bord d'un canal désaffecté où la barge qui lui a servi de berceau a dû se dissoudre peu à peu dans l'eau croupie. Je lui dois beaucoup de reconnaissance puisque c'est grâce à lui que j'ai cessé d'être un amateur et que je suis devenu pour longtemps un romancier."

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