Le bureau de Maigret

Petite incursion dans un décor plus ou moins familier

1. Introduction

Ce qui fait la force des romans Maigret, en dehors de son personnage principal, c'est la description de lieux, d'atmosphères, que le commissaire aime à renifler et dont il s'imprègne afin de mieux cerner la psychologie des protagonistes du crime qu'il doit élucider. C'est en se rendant sur les lieux d'un crime, en rôdant dans les endroits où victimes ou meurtriers ont vécu, en se substituant à ceux-ci pour mieux s'intégrer dans leur cadre de vie, que Maigret cherche – et trouve – la vérité sur les mobiles d'un crime. Décors et lieux ont donc leur importance, parce qu'ils sont partie intégrante de la vie d'un être, et indissociables de celui-ci.
A fortiori, les lieux où évolue le commissaire lui donnent à son tour un cadre, et finissent par faire aussi un peu partie du personnage. Parmi ces lieux, il en est bien entendu deux qui ont un statut privilégié. Si l'on met de côté les rues populeuses de Montmartre, les décors maritimes et ceux fluviaux des écluses, les réminiscences "saint-fiacriennes" ou les berges de la Seine, il nous reste les deux pôles, ou pour mieux dire les deux havres entre lesquels le commissaire navigue sans cesse dans sa quête infinie de l'Homme, à savoir, d'un côté son appartement Boulevard Richard-Lenoir, où Mme Maigret veille en vestale sur le sacro-saint ragoût mijoté – et si souvent réchauffé ! -, et de l'autre les locaux de la PJ au Quai des Orfèvres, où Maigret joue les accoucheurs de vérité dans son bureau transformé en confessionnal.
Quand on choisit de représenter cinématographiquement une enquête de Maigret, il est des choix à faire: quels lieux vont évoquer au mieux cette fameuse "atmosphère", quels décors vont "encadrer" au mieux l'action et le personnage principal ? Va-t-on privilégier un cadre temporel plus ou moins contemporain des romans (tel qu'il a été fait dans la série avec Bruno Crémer) ? Va-t-on plutôt privilégier la "contemporanéité actuelle" en insérant le commissaire dans le Paris tel qu'il est au moment d'un tournage ? Si ce dernier choix pouvait se justifier sans trop de peine pour la série avec Jean Richard, au moins dans ses débuts (en un temps où Paris tel qu'on pouvait le filmer n'était pas si loin du Paris décrit dans les romans), on comprend le choix différent fait pour la série avec Bruno Crémer: à part quelques lieux qu'on espère immuables, comme la façade du Quai des Orfèvres, ou les berges de la Seine, il est de plus en plus difficile dans le Paris d'aujourd'hui de retrouver les décors des romans Maigret.
Comment trouver alors un cadre qui convienne au commissaire dans n'importe quelle situation ? Un lieu permet en tous les cas de jouer ce rôle, un lieu qui peut, par des détails caractéristiques, évoquer pour le lecteur devenu téléspectateur, une familiarité qui entoure Maigret: c'est celui de son bureau. Tout lecteur des romans Maigret connaît au moins quelques signes distinctifs du bureau du commissaire: le poêle, la cheminée où trône la pendule de marbre noir qui retarde toujours, la fenêtre avec vue sur la Seine, la table où traînent piles de dossiers et de sandwiches, et la porte qui donne dans le bureau des inspecteurs. Eléments essentiels, dont il faut retenir les minima pour que le lecteur-téléspectateur retrouve une ambiance qui lui permettra de re-connaître sur l'écran ce que son imaginaire a créé à la lecture... On ne peut donc pas passer à côté, dès qu'on envisage de porter à l'écran un roman Maigret, de représenter le commissaire dans son cadre familier du bureau du Quai des Orfèvres. On fait alors des choix de décor, qui parleront au (télé)spectateur de Maigret tel qu'il le connaît. Ces choix sont probablement faits en fonction de la représentation du personnage qu'en ont le scénariste et le réalisateur.
Puisque j'ai déjà fait une étude du décor du bureau de Maigret tel qu'il est conçu dans la série avec Bruno Crémer (et que vous pourrez lire ici), je ne pouvais passer à côté de faire une étude similaire de ce décor dans la série avec Jean Richard, tant il est vrai que les deux séries sont chères à mon cœur, et que souvent une idée d'analyse que m'a inspirée une série me conduit tout naturellement à faire le pendant pour l'autre série. C'est l'occasion aussi de faire des comparaisons entre les deux séries, comparaisons qui se veulent de l'ordre du jeu, dans le sens "plaisir" du terme, et non dans celui d'une compétition qui n'a pas de raison d'être. J'aime également les deux séries, et pour ceux qui ne partagent pas mon avis, il leur restera toujours la ressource de faire leur propre choix...

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